Végétarisme et végétalisme: et si on en parlait?

STOP A LA SOUFFRANCE ANIMALE !

– Manger de la viande, c’est fatal pour l’or bleu: l’élevage représente 8% de la consommation d’eau, parce que élever des boeufs, mine de rien, ça demande du beaucoup de fourrage, donc beaucoup d’eau (15 500 L pour un kilo de boeuf!). Et bon, on va pas se mentir, on peut pas dire que l’eau soit une ressource sur laquelle on pourra toujours compter pour en avoir à volonté. Certes, toute agriculture nécessite beaucoup d’eau, mais si cette dernière n’était pas utilisée pour l’élevage, cela diminuerait énormément sa consommation. En outre, il serait peut-être temps d’utiliser davantage l’eau de pluie pour irriguer les cultures (dans les régions où le climat le permet, bien sûr): une alimentation végétarienne qui utiliserait l’eau de pluie pour l’agriculture des aliments consommerait 26 moins d’eau qu’une alimentation non végétarienne. Ce n’est pas négligeable! Je veux pas te faire paniquer, mais selon le CNRS, d’ici 2025, compte tenu de l’augmentation de la population mondiale, entre la moitié et les deux tiers de la population mondiale connaîtra le stress hydriques… Diminuer sa consommation de viande, c’est diminuer la consommation d’eau (et la consommation d’espaces…).

– Manger de la viande, c’est manger de l’espace terrestre: pour un kilo de boeuf, il faut  323 m², contre 6 m² pour un kilo de légumes; 70% de la forêt amazonienne a été déforestée pour les besoins de l’élevage (je vais pas te faire le topo sur l’importance de la forêt et des environnements naturels, je pense que tu es au courant).

– Manger de la viande, c’est énergivore: l’élevage et la pêche sont gourmands d’énergie fossile, surtout pour la production des engrais (encore et toujours eux…), sauf que ce n’est pas une énergie renouvelable. C’est pomper la Terre, et c’est un emprunt qui équivaut à un non-retour! Un kilo de poisson nécessite par exemple 3,4 litres de carburant pour faire avancer le chalutier.

– Manger de la viande, c’est faire du mal aux sols: le surpâturage entraine l’érosion du sol voire sa désertification. C’est comme si une parcelle de la Terre mourrait, parce qu’on l’aurait épuisée au prix d’un steak.

– Manger de la viande, c’est réchauffer la planète: eh oui, parce que selon la FAO (Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture), l’élevage est responsable de 18% du CO2 (plus que nos petites voitures!), 37% du méthane et 65% des émissions d’hémioxyde d’azote (alors, si j’ai bien compris, c’est un gaz à effet de serre qui est utilisé pour plusieurs choses, notamment la conservation de la viande).

– Manger de la viande, c’est rejeter pleins de mauvaises choses dans les sols: il faut savoir que l’agriculture pour l’élevage est bourrée de pesticides et d’engrais et que les animaux sont bourrés de médicaments (antibiotiques). En dehors du fait que du coup, le lait que tu bois est bourré d’antibiotique, les sols sont submergés par ces éléments chimiques, et on connait la suite: pollution de la nappe phréatique, pluies acides, etc.

-Manger de la viande n’est pas en accord avec la faune et la flore: destruction des habitats à cause de la déforestation et de l’épuisement des sols, le réchauffement de la planète à cause des gaz à effet de serre, la pollution, la monoculture, etc. En 2006, la FAO notait que 306 des 825 écorégions  (zones qui se singularise par son climat, sa faune, sa flore, son sol, etc.) terrestres étaient menacées par l’élevage.

– Manger de la viande n’est pas rentable: seulement 39% de viande d’un animal est consommé, le reste n’étant pas consommable… Quel manque de respect pour l’animal tué!

– Manger de la viande, un acte criminel? Personne n’est dupe là-dessus: les animaux sont maltraités. 83% des poulets de chair sont élevés sans accès à l’extérieur, les animaux sont mutilés pour « faciliter » leur cohabitation (puisqu’ils se marchent dessus…), la mortalité est très élevée (20% des cochons meurent avant d’avoir atteint l’âge d’être abattus)… Je continue? Evidemment, cela concerne la consommation de viande, mais aussi d’oeufs, de lait (hormone de croissance bovine qui doit permettre à la vache de produire plus et plus longtemps du lait après avoir eu son petit, ce qui la conduit à la mort en quelques années à peine), etc;

 

 

 

Dis-toi que ce sont des raisons pour stopper sa consommation de viande, mais qu’il y en aurait encore au moins le double. Mon but n’est pas de tenir un discours alarmiste, mais juste de montrer que notre habitude de consommation de viande n’est pas en accord avec le monde d’aujourd’hui, sans compter l’aspect éthique de ce que cette alimentation implique (quel droit avons-nous de tuer des êtres vivants pour notre bon plaisir?). L’agriculture réservée à l’alimentation des animaux destinés à l’abattoir pourrait servir à nourrir la population mondiale (1 personne sur 9 souffre de la faim dans le monde); l’eau pourrait être économisée et utilisée pour une agriculture respectueuse de l’environnement dans des régions arides pour que les populations locales puissent vivre de leurs cultures agricoles; des écosystèmes et des forêts pourraient être préservés, ainsi que les sols et tant d’autres choses. Ne cherchons pas: il n’y a pas un seul point positif à la consommation de viande, si ce n’est la vitamine B12, celle qui est importante sur le système nerveux et qui est absorbée par les animaux que l’on nous fait manger, mais on peut trouver d’autres moyens d’en absorber (compléments alimentaires).

 

Dans cette perspective : être végétarien, c’est ne plus consommer d’êtres vivants; être végétalien, c’est exclure toute consommation de produits animaux (lait, oeuf, miel, etc.); être vegan, c’est adopter, en plus de tout ça, des habitudes de consommation et de vie excluant toute implication d’animaux (produits non testés sur animaux, pas de pulls en laine, pas de chaussures en cuire, ne pas aller au zoo, etc.).

 

Tu peux aussi entendre parler des « welfaristes »: ce sont des personnes qui défendent l’idée que le but n’est pas de se priver de la consommation animale, mais de se tourner vers un élevage dit « heureux » (poules élevées en plein air, etc.), donc c’est rejoindre l’idée d’un moindre mal. Le véganisme s’oppose à cette position, car le but est de combattre la souffrance animale, et le moindre mal n’est alors pas une alternative…

 

Mon expérience personnelle: j’ai tout d’abord arrêté de consommer de la viande pour une raison écologique (sachant que j’en consommais déjà peu, n’en ressentant ni l’envie ni le besoin). Très vite, d’autres raisons ce sont ajoutées: j’ai commencé à ressentir un véritable dégoût pour la viande, je ne comprenais plus comment on pouvait manger du « cadavre ». C’est un aspect bien plus éthique qui a émergé, ne comprenant plus de quel droit nous nous autorisons à manger d’autres êtres vivants – c’est alors que j’ai découvert l’antispécisme. Et je le ressens assez douloureusement dans la vie de tous les jours: je suis profondément choquée de voir des publicités pour un steak, choquée de voir les boucheries qui étalent leurs poulets grillés: je trouve cela inhumain, et j’irais même jusqu’à dire génocidaire. Cela ne signifie pas que je renie toute personne de mon entourage qui mange de la viande; mais je ne peux pas m’empêcher de ressentir du dégoût et de la tristesse en voyant leur assiette, dégoût pour le cadavre et tristesse pour ce pauvre veau qu’on s’est octroyé le droit de tuer (et tout est dans le « on »: c’est plus facile quand d’autres font le sale boulot à notre place, hein?). Ainsi, au fil du temps, c’est bien la chose suivante qui émerge: stop à la souffrance animale. Mais je ne suis pas végan pour autant: je mange encore du fromage et du miel de temps à autre, je ne cherche pas à savoir s’il y a des oeufs dans les desserts que l’on me propose, j’ai encore des pulls en laine dans mon placard et surtout, je vis avec un chat (je ne dirais pas que j’ai un chat, car en l’occurrence, c’est plutôt lui qui m’a…). Donc j’ai conscience de ne pas être la personne la mieux placée pour défendre la cause animale, mais je n’en suis pas moins sincère dans tout ce que je dis!

 

A visiter:

Viande.info: un site de L214 très complet qui expliquera plus précisément ce que j’ai résumé dans cet article

Aujourd’hui Demain: un « concept store vegan » où l’on peut trouver de nombreux produits, difficiles à trouver dans les grandes surfaces

Hot for food: une chaine youtube qui propose des recettes vegan

Liv’s Healthy Life: une chaine youtube qui propose des recettes vegan

Jihem Doe: défend avec un certain humour mais avec un grand sérieux la cause animale

Vert Feuille: donne des raisons et des conseils pour un mode d’alimentation végétarienne/végétalienne

Et bien sûr: Demain

L’aventure de Lauren Smith et Calum Creasey: « The Rolling Home »

Depuis 2011, Lauren Smith et Calum Creasey parcourent l’Europe dans un combi Volkswagen, qu’ils ont aménagé afin de pouvoir y vivre. Cette aventure a été rendue possible par leurs propres économies mais aussi par une campagne de crowdfunding qui a eu énormément de succès.

Cette aventure extraordinaire leur a permis de créer l’entreprise Stoked Ever Since, pour des créations digitales et audiovisuels ainsi que la vente de produits inspirés directement de leur aventure. Ils ont notamment publié The Rolling Home book, un livre qui retrace tout leur voyage.

Rend-toi sur leur blog pour retracer leur parcours, agrémenté de photographies splendides, qui donnent envie de voyager comme jamais! Sur cette page, tu trouveras également des petits documentaires de leur voyage.

Sur le site Lycored, Calum Creasey raconte qu’il vient d’une famille où la création avait une place très importante. Ainsi, dans le monde moderne où la technologie fait tout à notre place, c’est important pour lui de revenir au travail manuel, à la satisfaction de créer des choses par soi-même. Ainsi, la création se fait en trois étapes: la planification, le moment de création, la jouissance de la chose qu’on a créé de nos propres mains. Le van devient alors une source de joie: le simple véhicule est devenu une maison ambulante qui répond aux besoins du voyage.

Quant à Lauren Smith, elle avoue, dans une interview pour Just Kampers, que la vie « sédentaire » de ses amis qui ont une maison, est parfois enviable. Mais la possibilité de pouvoir aller n’importe où, de voyager comme on veut, est plus forte que ce confort moderne.

Bref, cette aventure, c’est avant tout l’appel de vivre au jour le jour en toute liberté, profiter du moment présent avec la satisfaction de devoir son bonheur à soi-même. Prêts à partir?

 Retrouve Lauren Smith et Calum Creasey ici:

Instagram

Stoked Ever Since

The Rolling Home

 

Lilo, moteur de recherche engagé

Lilo

Lilo, c’est un moteur de recherche que tu installes; à chaque recherche internet que tu fais, tu accumule des « gouttes d’eau » que tu peux verser à une association de ton choix. Ces « gouttes d’eau » se convertissent en fait en aide financière, dans la mesure où 50% des revenus publicitaires du moteur de recherche sont versés à des projets sociaux ou environnementaux. Certes, une goutte d’eau équivaut à seulement 0,002 euros, mais on comprends bien que si tout le monde utilisait ce moteur de recherche (qui, en plus, protège du mieux qu’il peut nos données personnelles), les sommes récoltées seraient énormes (à l’heure où j’écris, I-Boycott.org a récolté 1 018 668 gouttes d’eau, soit 2 083 euros).

Le seul bémol: on aimerait que plus de 50% des revenus publicitaires soient renverser aux projets (les autres 50% sont actuellement utilisés pour la communication et le fonctionnement, ce qui est compréhensible, mais peut-être peut-on faire mieux d’ici les prochaines années?).

Le plus: il y a possibilité de soutenir beaucoup de projets, souvent peu connus. En effet, les associations peuvent demander à être soutenues via Lilo, ce qui est un bon soutien. Voici la page présentant les différents projets:

Projets à soutenir grâce à Lilo

Pour plus d’information, clique ici ou regarde la vidéo ci-dessous! Alors, qu’est-ce que tu attends pour cumuler les gouttes d’eau et rendre tes recherches internet utiles?

 

Merci à Mr. Mondialisation pour cette découverte!

Hemingway – « Le vieil homme et la mer » (1952)

 

Le vieil homme et la mer est un roman publié en 1952, qui reçut le prix Pulitzer un an après sa publication (considéré comme l’un des prix les plus prestigieux au monde).

Hemingway y raconte l’histoire d’un vieil homme, Santiago, qui a pêché toute sa vie dans le monde entier. Malgré cela, c’est un homme très pauvre, qui ne pêche plus qu’au large de son village cubain, près du Gulf Stream. Il vit seul, mais affectionne énormément un jeune garçon qui s’occupe de lui régulièrement et qui a pêché quatre-vingt quatre jours avec lui, sans attraper aucun poisson. Un jour, Santiago part seul dans sa barque pour aller pêcher. Soudain, un espadon gigantesque mord à sa ligne, et se met à nager sans s’arrêter, emportant avec lui la petite barque. Commence alors un combat de trois jours entre le vieil homme et le poisson, durant lesquels le vieil homme ne pourra dormir, devra manger des tranches de poisson crus et supporter l’extrême douleur de la ligne qui lui scie le dos et les mains, lutter contre l’épuisement.

Je ne vais pas te dire la fin, mais l’explication de l’oeuvre que je vais donner suffira à te faire deviner comment se termine le roman, alors si tu ne veux pas du tout savoir, je te conseille de ne pas lire ce qui va suivre.

Le vieil homme et la mer est en fait une sorte de parabole, c’est-à-dire un récit allégorique. Ce qui est raconté, c’est en fait la victoire dans la défaite, car ce qui importe, c’est le chemin parcouru, l’effort pour braver le destin. Ce qui compte, ce n’est pas la victoire finale, mais le combat de l’Homme, son espoir et son courage indestructible. Quand on arrive à la fin du roman, c’est très difficile d’accepter cette parabole, car on a le sentiment que le vieil homme a tout perdu, que sa souffrance a été vaine. Mais justement, il faudrait comprendre qu’aucune souffrance n’est vaine, qu’un échec se compose de petites victoires internes. Pour être honnête, je n’ai toujours pas réussi à accepter cette parabole, je suis encore toute chamboulée par l’histoire de Santiago, en colère contre le destin, avec un sentiment d’impuissance, de désespoir. Mais dans l’idéale, voilà la parabole qu’il faudrait comprendre!

« Mais l’homme ne doit jamais s’avouer vaincu, dit-il. Un homme, ça peut être détruit, mais pas vaincu ».

Le vieil homme et la mer est un classique de la littérature américaine, et il est vraiment à lire. Je crois que c’est l’un des livres les plus sublimes qu’il m’ait été donné de lire. Les personnages sont attachant, que ce soit le jeune garçon ou le vieil homme, ou même le poisson. On fréquente des Hommes fondamentalement bons et généreux, et c’est un vrai plaisir. Quand on se retrouve seul en mer avec Santiago et le poisson, on a véritablement la sensation d’être seul au monde, perdu dans l’infini. Chaque nouveau défi que le destin envoie au vieux pêcheur est un défi pour nous-mêmes. J’aurais presque envie de dire qu’en tant que lecteur, nous sommes la barque qui porte Santiago et qui est tiré par l’espadon.

J’ai aimé la relation qui naît enter le vieil homme et le poisson: ils sont ennemis dans les faits, car l’un ou l’autre doit mourir; mais en même temps, il y a comme de l’amour, un profond sentiment de respect et d’amitié. Cette relation ajoute de la douceur dans les épreuves que le poisson impose à Santiago, elles paraissent plus surmontables, et sans doute le pêcheur puise-t-il sa force dans cette relation.

« J’aurais pas dû aller si loin, poisson, dit-il. Ni pour toi, ni pour moi. Pardon, poisson. »

C’est sans doute à cause de la relation qu’Hemingway fait naître entre le lecteur et les personnages que la fin m’a tellement dévastée. Et pourtant, c’est justement cette fin qui accentue le sublime de l’histoire; sans doute la beauté du personnage principal, son courage, sa force, n’auraient pas eu autant d’éclat sans cette fin qui se solde par la défaite complète de Santiago. Après tout, c’est peut-être vrai: on n’acquiert jamais autant de prestige et de force que dans l’échec…

Le vieil homme et la mer

Un court-métrage de vingt minutes a été réalisé à partir de ce roman par Alexandre Petrov en 1999. Les dessins sont assez beaux, et l’âme du roman s’y retrouve plutôt bien pour une adaptation aussi courte. J’ai même préféré ce court-métrage au film de John Sturges qui, pour les besoins du film je suppose, a trahi l’univers du livre au profit d’un autre. Car on perd évidemment ce silence et le sentiment de solitude au cœur de la mer qui apparaît dans le roman.

Gooded: une petite action citoyenne?

En 2014, Vincent Touboul-Flachaire fonde le site Goodeed. Le principe est simple: tu t’inscris en trois secondes, et tu as la possibilité de visionner trois publicités par jour, vingt secondes minimum chacune. 80% de l’argent généré par tes visionnages sont versés à des ONG, selon le type d’action que tu as décidé de soutenir:

  • Weforest pour les plantations d’arbres. Les arbres sont plantés à East Khasi Hills, dans la forêt Meghalaya en Inde. C’est l’éco-région la plus humide au monde, c’est donc un éco-système extraordinaire et unique au monde. Mais c’est un lieu qui subit une grande perte d’espace forestier, alors que cette forêt est vitale pour les Khasi, la population locale (sans parler du désastre écologique…). L’objectif de Weforest est donc de planter des arbres à East Khasi Hills. Pour plus d’information, clique ici!
  • Solidarités international pour l’accès à l’eau potable. Chaque année, 2,6 millions de personnes meurent de maladies liées à l’eau. L’association oeuvre sur le terrain pour apporter l’eau potable aux populations. Pour plus d’information, clique ici!
  • Programme alimentaire mondial pour les repas. En visionnant des publicités pour ce programme, on aide le Programme alimentaire mondial à donner des repas scolaires aux enfants du Kenya. C’est une aide non négligeable, car c’est souvent le repas le plus consistant que ces enfants peuvent avoir. Pour plus d’information, clique ici!
  • A ces trois projets (quasi) permanents, s’ajoutent des projets spéciaux existant sur le site jusqu’à ce qu’un certain nombre de dons soit atteint. Par exemple, le financement de réservoir d’eau de pluie, le financement de vacances pour des enfants défavorisés, etc.

J’ai mis le site de Gooded en page d’accueil quand j’ouvre internet; comme ça, je n’oublie pas de regarder une minute de publicité par jouGoodeedr, soit vingt secondes pour chacune de ces trois actions. Ça ne coûte rien, ça ne prend même pas de temps (une minute, vraiment…), et si tout le monde s’y met, on peut vraiment aider ces ONG à mener à bien leurs programmes. Alors, qu’est-ce que tu attends?

Il y aurait sûrement un discours critique à tenir sur ce genre de pratique, et j’ai lu plusieurs articles critiques à ce propos. Critiques par ailleurs très justes: le don en ligne est aussi un moyen de verdir l’image de certaines entreprises, etc. sans compter que le don en ligne ne représente qu’une part infime, presque inexistante parfois, du financement des ONG. Bref, il faut raison garder face au principe des dons en ligne.

Mais je ne me lancerai pas dans une critique acerbe contre ce principe, déjà parce que je n’en ai pas l’envie, et aussi parce que je pense plus de bien que de mal envers des sites comme Goodeed. A trop critiquer, j’en tomberais dans le discours du « à quoi bon? ». Non, justement. Il y a toujours un bon: peut-être que ton don à toi ne va pas mener très loin, mais ton don plus le mien, plus celui de mon voisin, et ainsi tout de suite, c’est à vous transformer une souris en éléphant! Je crois que parfois, dans la vie, il faut mettre de côté les casses-têtes et profiter des choses simples: c’est simple, n’est-ce pas, de regarder une publicité? Toute la journée, on nous bassine de publicités, et c’est énervant; mais ici, ce bassinage sert à quelque chose, vraiment! Je suis la première à cracher sur le principe de la publicité de consommation (celle pour parfum, sexiste au possible, et j’en passe), mais ici, ce n’est pas du tout la même chose, et je ne dis pas que les publicités de Goodeed n’essaient pas de pousser à la consommation, mais leur caractère utile les rend beaucoup plus douces. Alors, pose-toi une minute devant ton écran, et profite du fait de pouvoir faire quelque chose de simple et d’utile à la fois! Je pense que ce principe, s’il ne va pas changer le monde, ne peut pas faire plus de mal que de bien, c’est pourquoi je ne vois pas d’un mauvais œil. Qu’en penses-tu?

Mais regarder une publicité ne remplacera jamais le don régulier. Il ne faudrait pas que cette pratique engendre une déresponsabilisation des individus: « Je regarde des publicités, par besoin de donner 10 euros par mois à telle ou telle ONG ». Comme je le disais plus haut, le don par visionnage de publicité ne représente pas grand chose dans le financement des organisations humanitaires. Il faut voir cela plutôt comme un « complément ». Le meilleur soutient que tu puisses donner à une action, c’est de donner régulièrement sept euros ou plus à une organisation de ton choix, selon les causes qui te sensibilisent le plus. Après tout, sept euros, ce n’est pas grand chose et c’est une aide véritable. Un don d’argent mensuel et un visionnage de publicités quotidien, cela me parait être une bonne action pour les petits citoyens du monde que nous sommes, non? A réfléchir: après tout, il faut faire pour voir si c’est vraiment quelque chose d’effectif!

Care FranceDu coup, j’en profite pour te parler un peu de l’ONG CARE. Celle-ci intervient un peu partout dans le monde, avec pour but de lutter contre l’extrême pauvreté et de défendre l’accès aux droits fondamentaux, tout en portant une attention particulière à la condition des femmes et œuvrant à leur émancipation. Je ne vais pas faire une description détaillée de chaque action de Care, le mieux étant que tu te rendes sur cette page-ci, qui t’explique très simplement les actions que l’organisation entreprend dans vingt-neuf pays différents.

Pourquoi j’ai décidé de donner chaque mois à cette organisation et pas à une autre? Pour être honnête, la première raison, c’est que je suis tombée sur un recruteur de donateur pour CARE alors que je venais d’avoir la majorité, et que j’avais déjà envie de donner à une organisation. Si ça avait été une autre organisation, j’aurais peut-être donnée à une autre organisation. C’est ce qu’il s’est passé pour moi, et c’est ce qui arrive généralement à chacun d’entre nous: on donne à telle ou telle organisation parce qu’on a rencontré ce recruteur de donateur à cet endroit, à ce moment-là. Mais ça serait mentir que de dire que c’est la seule raison: on ne donne pas douze euros par mois « par hasard ». En vérité, le principe de CARE m’a tout de suite plue: l’organisation aide les populations à parvenir à l’autonomie (développement de l’agriculture, construction d’infrastructures pour l’approvisionnement de l’eau, construction d’écoles, etc.), comme la plupart des ONG, mais en se focalisant tout particulièrement sur la condition des femmes (lutter contre le mariage forcé par exemple) et en travaillant essentiellement avec des femmes, car elles font preuve d’une force incroyable dans la lutte contre l’injustice et la pauvreté et parce qu’elles jouent un rôle moteur dans l’amélioration des conditions de vie.

N’oublions pas qu’il y a actuellement trois urgences, raison de plus pour soutenir CARE (ou une autre ONG d’ailleurs, il n’y en a pas une plus importante qu’une autre, l’important est de donner!):

Je sais que ce n’est pas toujours facile de donner de l’argent tout en restant dans le confort de notre vie: on se dit que notre don ne va pas arrêter la guerre, on hypocrite en donnant sans s’impliquer concrètement dans l’amélioration des conditions de vie des autres. Mais sachons que, sur le terrain, il faut des personnes formées, et que la meilleure aide que nous pouvons donner, c’est l’aide financière, car elle permet de subvenir aux besoins des populations (j’ai l’impression de faire l’apologie de l’argent, c’est horrible, mais tu vois là où je veux en venir?). Agissons déjà à notre échelle, c’est la meilleure chose que nous puissions faire!

 

Exposition Magritte au Centre Pompidou (2017)

Les tableaux de Magritte sont l’occasion d’un voyage dans l’inconscient, pour ceux qui osent se prêter au difficile exercice de l’interprétation. Mettre du sens là où il n’y en a pas, c’est se rendre compte que le sens véritable est caché.

Ceci n'est pas une pomme
Je crois que j’ai compris l’illusion du réel lorsque, devant le tableau ci-dessus, une petite fille encore trop petite pour savoir lire, s’exclama: « Oh, une grosse pomme! ».
La lampe philosophique
« La Lampe philosophique ». L’homme me regarde. Son bec lui tombe dans la pipe alors que son intestin albatros, déroulé devant lui, flambe.
Le Stropiat
« Le Stropiat ». Le cheveu est un filament qui se fume jusqu’à la moelle du cerveau, planté dans la glande thyroïdale.
La Clairvoyance
« La Clairvoyance ». Sur la palette du peintre, une couleur rouillée qui n’est pas sur la toile. Cette couleur est le devenir de ce qui n’est pas, et peut-être de ce qui ne sera jamais. Le secret de la vie est dans cette rouille.
Le chant de l'orage
« Le Chant de l’orage ». L’art, c’est ce qui est provoqué par ce qu’il provoque. Ce n’est pas une réalité supérieure, mais une réalité prosaïquement inversée.
La durée poignardée
« La durée poignardée ». Il est une heure moins dix-huit. L’intestin est parti, à cette heure. Il philosophie ?
Les vacances de Hegel
« Les vacances de Hegel ». On pourrait me sustenter des pleurs de mon cœur. « Le sourire du diable ». Le Mal, c’est avoir la clef du verrou et le verrou qui correspond à la clef. Ou peut-être cela est-il plutôt la définition de l’ennui… Mais n’est-ce pas la même chose ?

Annie Ernaux – « Les Années » (2008)

            « […] en retrouvant la mémoire de la mémoire collective dans une mémoire individuelle, rendre la dimension vécue de l’Histoire ». Voilà le projet d’Annie Ernaux dans cette œuvre. On ne peut pas dire de cette œuvre qu’elle est un roman, un récit, un poème, une biographie ni même une autobiographie ; c’est bien plutôt une succession d’instantanées. « Pour moi, la révélation a été de découvrir qu’on pouvait raconter la vie […] sans passer par la trame narrative classique, avec un début, un milieu et une fin, mais en créant des moments incandescents, vivants, nécessaires », écrit Kantor. Malgré le fil des années, nous sommes bien dans des « moments incandescents », en témoigne le blanc de la page qui sépare entre eux les paragraphes. De l’après-guerre à 2006, le monde défile sous les yeux d’une génération : celle qui arrive tout juste après la Deuxième Guerre mondiale.

Tout commence avec une « photo sépia, ovale », datée de 1941 ; ces instantanés – où nous reconnaissons l’auteure – rythment toute l’œuvre. A partir d’une photographie (la mémoire individuelle), toute une époque est évoquée (la mémoire collective) : une image engendre d’autres images qui renvoient à cette « dimension vécue de l’Histoire ». Se succèdent alors le « elle » de la mémoire individuelle perçue dans les photographies, et le « on » de la mémoire collective, celle de toute une génération.

A la fin de l’œuvre, j’en viens à me dire que ce livre n’est pas le témoignage d’un demi-siècle, mais un échantillon d’humanité : il ne s’agit pas de garder le souvenir d’une époque dans un lieu donné (les années 1950, 1960, 1970, 1980, 1990 et le passage au nouveau siècle en France), mais de rendre compte de l’évolution de l’Histoire et de la façon dont nous sommes pris dans cette dynamique. Dynamique qui, à cette heure, semble bien plus circulaire que linéaire. En effet, le sentiment d’étrangeté face à « jadis » ou bien même le sentiment que nous avons bien progressé « depuis » (droit à l’avortement, pilule, libération des mœurs, société de consommation, etc.) n’est pas prépondérant par rapport à un autre sentiment – celui que l’Histoire se rejoue et se répète : « rien ne changera donc jamais » n’est pas seulement ce que nous nous disons aujourd’hui, c’est une des vérités inscrites dans la dynamique de l’Histoire. Les années 1950 et 1960 nous semblent loin, étrangères, malgré des points de ressemblances ; mais à mesure que l’œuvre se rapproche du 21ème siècle, on commence à ressentir de la familiarité : la méfiance vis-à-vis des Arabes, des « immigrés [pas] comme les autres » ; la droite au pouvoir ; les attentats ; le dogme de la sécurité ; l’instrumentalisation du corps de la femme ; la relative indifférence vis-à-vis des guerres qui se déroulent au-delà des frontières françaises ; etc. Soudain, les années 1990 puis 2000 : les instantanés de l’Histoire présents dans l’œuvre viennent heurter ma propre mémoire individuelle – Chirac, la tempête de 99, le 11 septembre 2011, Le Pen, Sarkozy… Mais, avec du recul, je me rends compte que le « on » n’a pas connu de changement radical : mai 68 passe en quelques lignes, on oublie tout, très vite. Pourtant, devant nos manuels d’histoire, on a appris à lire l’Histoire comme une suite d’évènements marquants, on croit que ces évènements ont changé la vie des gens, qu’il y a « un avant » et « un après » ; et là… tout semble lissé. Il n’y a, tout au plus, qu’un sentiment d’étrangeté face à la multiplication des biens de consommation et face à la technologie. On se rend compte que les choses ont changé – à table, on ne parle plus de la guerre, mais d’ordinateurs : le récit a disparu de nos conversations. Mais nous n’avons pas saisi les points précis du temps, comme Chéri, où les choses ont évolué. Parce qu’au final, il n’y a pas eu de révolution. Ce qui marque, au contraire, ce sont les choses : l’entrée dans le consumérisme et le culte de l’objet produit à l’infini est devenu le centre de notre vie, parfois même le sens de l’Histoire. Angoisse. Ce qui s’annonçait être la lecture d’une autobiographie originale m’a, en fait, totalement retourné le cerveau.

La lecture de cette œuvre nous met face à nos propres angoisses, à notre propre vécu, à notre propre histoire individuelle face à l’histoire collective. Je ne sais pas si ce ressenti est objectif, possiblement partageable par tous les lecteurs, ou si ce sont mes propres opinions qui s’expriment, qui en ont pris un coup au moral. A l’heure actuelle, le monde de la finance et de l’entreprise séduit ou ne choque plus : « L’entreprise était la loi naturelle, la modernité, l’intelligence, elle sauverait le monde ». Je m’étouffe à comprendre combien le capitalisme sait se regénérer dans les mentalités au fil des générations. Nous manifesterons ! pensais-je ; et là : « [Les manifestants] étaient pragmatiques. Ils ne voulaient pas changer la société, seulement qu’il ne leur soit pas mis des bâtons dans les roues pour s’y faire une bonne place ». Je m’étouffe à nouveau : voilà pourquoi la France n’est pas capable de se repenser et préfère tomber dans les bras du culte de l’entreprise. Je comprends qu’un nouveau mai 68 ne suffira pas. Puis, cette phrase : « […] l’on avait l’impression mélancolique de ne pouvoir rien changer de ce qui nous emportait ». Ça y est, je suis déprimée ; après tout, c’est vrai, « Les gens se fatiguaient du jour au lendemain. L’effusion alternait avec l’atonie, la protestation avec le consentement. Le mot « lutte » était démonétisé, comme un relent du marxisme désormais ridiculisé ». Et puis nous arrivons au 21ème siècle : « On regardait la droite reprendre toutes les places. Les mêmes discours qui demandaient de s’adapter au marché, à la mondialisation, les mêmes injonctions de travailler plus et plus longtemps refleurissaient dans la bouche d’un Premier ministre […] ». Et puis, le coup de grâce : « Il était normal que les produits arrivent du monde entier, circulent librement, et que les hommes soient refoulés aux frontières », qui s’achève sur l’élection de Sarkozy : « Il y avait de nouveau une envie de servitude et d’obéissance à un chef ». Je n’arrive presque plus à me concentrer sur les dernières phrases, je ne sais pas si je suis en colère, mélancolique, déprimée, angoissée ; Annie Ernaux m’a bouleversée en me parlant d’une époque où je n’avais même pas encore le baccalauréat grâce à la force d’une écriture neutre qui parle aussi bien qu’un poème. Je ne suis pas bouleversé par empathie, cette empathie qui pourrait me faire dire : pauvre siècle. C’est bien pire : je suis bouleversée parce que tout ce livre correspond à l’époque qui est en train de se dérouler ici et maintenant, et si je devais écrire une œuvre semblable à celle-ci, depuis ma propre génération et depuis les années 1990, mes phrases ne seraient pas bien différentes de celles d’Annie Ernaux. C’est comme si ce « on » excédait le déroulement des années : il est toujours le même, ses problématiques sont toujours les mêmes, il fait toujours les mêmes progrès mais aussi les mêmes erreurs, ce n’est qu’un corps qui avance et qui recule, et c’est pourquoi Annie Ernaux a bel et bien réussi à rendre « la dimension vécue de l’Histoire », l’Histoire avec un(e) grand(e) H.

Malgré le malaise, la nausée parfois, que j’ai pu ressentir à la lecture des Années, je pense que sa lecture est primordiale, bénéfique, à tout moment. Elle offre, paradoxalement, une sortie de l’Histoire en nous y plongeant. L’identification aux périodes passées est une objectivation du présent. Il y a, somme toute, quelque chose de brechtien. C’est contradictoire avec le terme d’identification que j’ai utilisé à l’instant, mais en vérité, je crois que cette identification qui nous tombe dessus est un tel choc, qu’elle produit une distanciation. Cet effet est en partie créé par cette écriture neutre, qui est d’autant plus engagée qu’elle ne s’engage pas explicitement : jamais l’auteure ne dit « c’est bien » ou « c’est mal », elle se contente d’étaler le « on » sous nos yeux (« On sentait que », « On s’attendait à », « On ne connaissait pas » …). Mon avis : après ce livre, aussi bien le citoyen que le consommateur que nous sommes réagençons le monde pour mieux le comprendre. En somme, Les années nous invite à écrire la suite. A nous de définir la suite que nous voulons écrire, à nous de nous emparer de ce « on » pour en faire un « nous » depuis l’assemblage d’une multitude de « il » et de « elle » … en espérant que nous ne serons pas « rouge de honte » après l’avoir écrite, comme l’Histoire chez Victor Hugo (« Et que, pour témoigner, [ces assassinés] sortaient de leur fosse./Voilà ce qu’on a vu ! l’histoire le raconte,/Et lorsqu’elle a fini pleure, rouge de honte », Les Châtiments).

Pour synthétiser un avis rédigé à chaud, dans le tourbillon des idées et le flou des émotions : cette œuvre est si génialement sans nostalgie et sans émotions (même si des phrases peuvent nous frapper, comme l’ultime phrase : « Sauver quelque chose du temps où l’on ne sera plus jamais ») qu’elle me donne envie de crier et de tout bouleverser. Peut-être que j’ai vu plus de choses dans cette œuvre qu’il ne le faudrait ; peut-être que je suis passée à côté de l’œuvre (ceci dit, notez que je n’ai pas parlé ici de tout ce qui a frappé  mon attention, car d’autres critiques le font déjà très bien) ; mais c’est là ce que l’œuvre m’a fait véritablement ressentir, c’est le point sensible qu’elle a touché, l’angoisse de la jeunesse face à l’avenir devant l’intelligence d’une femme face à son passé.

Elsa Triolet – « Roses à crédit » (1959)

Tant que j’en suis à lire du Aragon (AurélienLe Paysan de ParisLe Roman inachevé), autant lire du Elsa Triolet: j’ai trouvé sur un marché Rose à Crédit que je me suis empressée d’acheter, bien évidemment.

Alors je l’ai lu en une journée et… je ne sais pas trop quoi en penser. Cela se lit très facilement et très rapidement, le style n’est pas marquant mais tout à fait appréciable au fil de la lecture.

C’est l’histoire de Martine, une jeune fille qui a tout pour elle, mais qui habite dans une vieille cabane au fond des bois avec sa mère, son père adoptif et ses nombreux frères et sœurs. Dégoûtée par ce milieu, elle décide d’aller vivre chez sa meilleure amie, Cécile, dont la mère, Mme Donzert, est un peu comme une mère adoptive pour elle.

Elle travaille alors dans le salon de coiffure familial, jusqu’à ce que Mme Donzert se marie et parte à Paris avec les deux filles. Là, Martine se fait employer le prestigieux Institut de Beauté. Martine semble réussir sa vie sous tous points de vue, d’autant qu’elle se marie avec Daniel, l’homme qu’elle a toujours aimé.

Mariée, Martine va habiter un petit appartement, mais seule car Daniel préfère rester à la campagne pour s’occuper du domaine familial, une roseraie renommée, afin de créer de nouvelles roses. Commence alors la décadence pour Martine, car, pendant que sa vie sociale et amoureuse s’effiloche, elle succombe à l’émergence de la société de consommation et au fameux « crédit » qui permet de tout acheter et de rembourser sur le long terme, alors même qu’elle n’en a pas les moyens…

J’ai été assez sceptique au début de ma lecture, car j’y voyais une sorte d’apologie de la femme parfaite, de la beauté, de l’intelligence. En vérité, c’est tout justifié par cette trame de l’oeuvre qui est celle du conte de fée qui tombe en miette. Martine a tout de la princesse (M. Georges, le mari de Mme Donzert la compare à la princesse au petit pois, et, par sa folie maniaque, c’est ce qu’elle est), elle a tout pour vivre un conte de fée, mais elle s’autodétruit d’une façon qui m’horripile assez, au point que je n’ai eu aucune compassion pour elle. C’est pour moi un personnage qui se situe entre Emma Bovary et Scarlett O’Hara, sauf qu’elle ne procure pas cet attachement que l’on peut avoir pour des personnages pourtant désagréables (comme Scarlett O’Hara ou Catherine Earnshaw).

C’est en effet un personnage totalement vide, qui ne sait pas aimer, une pure égoïste qui ne suscite pas la moindre compassion. Ce passage résume bien tout le personnage et sans doute tout le roman lui-même:

« Sur le papier glacé, lisse, net, les images, les femmes, les détails étaient sans défauts. Or, dans la vie réelle, Martine voyait surtout les défauts… Dans cette forêt, par exemple, elle voyait les feuilles trouées par la vermine, les champignons gluants, véreux, elle voyait les tas de terre du passage des taupes, le flanc mort d’un arbre déjà attaqué par le picvert… Elle voyait tout ce qui était malade, mort, pourri. La nature était sans vernis, elle n’était pas sur papier glacé, et Martine le lui reprochait ».

On voit bien ici que le personnage de Martine est rongée par son caractère manique: tout doit toujours être parfait, mais le revers de cette perfection, c’est que tout n’est que façade (comme son appartement). Le point intéressant dans cette description, c’est que Martine se faisait appeler Martine-perdue-dans-les-bois car, petite, elle avait disparu dans la forêt et tout le village était parti à sa recherche pour finalement la trouver endormie au pied d’un arbre, absolument pas paniquée. Une vraie petite princesse (on se souvient de Blanche-Neige qui chante avec les animaux de la forêt). Mais en vérité, elle n’est jamais sortie et ne sortira jamais de ces bois, des bois de la société de consommation, des bois du crédit.

Martine est une jeune femme qui ne lit pas, parce que « les histoires des autres [l’]embêtent, [elle a] déjà assez de mal avec la [sienne) » (ce qui est assez ironique car sa vie est un conte de fée, ce qui prouve qu’elle met l’idéal si haut qu’elle ne pourra jamais l’atteindre). Finalement, il lui manque sans doute cela: le romanesque. Si Emma Bovary succombe au rêve d’une vie romanesque, au moins a-t-elle un monde intérieur riche, bien qu’elle passe à côté de sa vie; Martine passe à côté de sa vie, et n’a rien pour elle: elle est vide. Cela me fait penser à ce passage que je trouve assez drôle: Daniel l’emmène dans un musée (car lui aime l’art), et lui demande ensuite ce qu’elle a aimé: « Rien, dit Martine, j’aime mieux la toile sans peinture dessus, propre… ». A l’image de ce qu’elle aime, j’ai le sentiment que Martine est une toile sans peinture, et c’est pourquoi je n’ai pas réussi à établir de lien avec elle.

En fait, je dirais que le lecteur se retrouve dans Daniel, car il essai de l’aimer, mais la personne de Martine est tellement hermétique, fermée, qu’on se heurte à un mur, et on finit par la délaisser sans peine. Daniel et Martine n’ont rien en commun: Daniel a pour passion la rose, et il cherche de toutes ses forces à créer une nouvelle rose (c’est-à-dire quelque chose d’après tout éphémère, de vivant), mais Martine ne comprend en rien cette passion et refuse de le soutenir dans cette entreprise (d’où le fait qu’ils vivent séparément), car pour elle, seuls les biens matériels qui font d’elle une petite bourgeoise exemplaire ont de la valeur. En somme, elle met toute sa vie dans des objets monstrueux là où Daniel comprend qu’il ne faut pas grand’chose pour vivre, et que la création et l’amour suffisent à l’Homme.

« […] lui, ne souhaitait qu’une chose: la voir heureuse. Et c’était incompréhensible qu’un bonheur qui dépend d’objets inanimés, que l’on peut simplement acheter, fût disputé à qui que ce soit… Daniel se sentait mesquin, pauvre de générosité. Et en même temps révolté de voir le bonheur à la merci d’un frigidaire. Qu’est-ce qu’il y pouvait, mais qu’est-ce qu’il y pouvait!
Que pouvait-il contre l’idéal électro-ménager de Martine? C’était une sauvage devant les babioles brillantes, apportée par les blancs. Elle adorait le confort moderne comme une païenne, et on lui avait donné le crédit, anneau magique des contes de fées que l’on frotte pour faire apparaitre le démon à votre service. Oui, mais le démon qui aurait dû servir Martine l’avait asservie. Crédit malin, enchantement des facilités qui comble les désirs, crédit tout puissant, petite semaine magicienne, providence et esclavage.
Daniel se sentait battu, bêtement battu par des objets. Sa Martine-perdue-dans-les-bois convoitait follement un cosy-corner ».

Pour conclure – et parce que je ne veux pas que tu aies le sentiment que je n’ai pas aimé ce livre, ce n’est qu’envers Martine que j’ai développer une certaine répulsion – je dirais que c’est un livre à lire, trop peu connu sûrement, ce qui est fort dommage car c’est un livre simple, accessible à tous, dont la thématique de la société de consommation permet d’expliquer une époque (les Trente Glorieuses) mais permet aussi de réfléchir sur notre propre époque qui ne  permet guère aux individus de faire mieux que Martine. Disons que le « fil » de l’intrigue est un peu gros (consommation à crédit qui entraîne la chute), moins subtil que chez Zola qui met lui aussi des thèmes propice à la déchéance en avant dans chacune de ses œuvres. Mais cela (je ne sais comment l’appeler, je n’appellerais pas cela un défaut) n’enlève rien au plaisir de la lecture. En outre, c’est un livre que l’on peut aisément utiliser dans une dissertation de lettres, de philo, d’histoire selon le sujet, et je pense que la simplicité de l’oeuvre est ici un avantage pour la démonstration. Par conséquent, je recommande!

J’ai regardé l’adaptation cinématographique du roman par Amos Gitaï (2009) avec Léa Seydoux et Grégoire Leprince-Ringuet. Je te le dis, passe ton chemin. Déjà, Martine devient Marjoline, le film commence avec le mariage de « Marjoline » et de Daniel, et ne finit pas avec la fin, donc réduction de l’intrigue à son minimum, sans parler de l’effacement quasiment total des autres personnages. Quant à la roseraie de Daniel, il n’en est presque pas question. Mille petites choses comme cela qui démontent l’intrigue du roman qui de base est déjà très simple et mince. Pseudo film contemplatif qui a essayé les longs plans sur Léa Seydoux, mais ça tourne en l’ennui total car on ne les comprends pas. Les acteurs sont médiocres (comme quoi, on peut être le fille de papa, ça ne fait pas de nous une artiste). Aucune émotion, on ne comprend pas l’enchaînement des événements. On voit bien « Marjoline » qui achète encore et encore, mais on a le sentiment de passer à côté car tout l’univers n’a pas été placé. Les pieds de Léa reviennent souvent, je ne sais pas pourquoi (sauf la chaussure usée, comme « Marjoline » qui s’use peu à peu). Bref, un film qui ne rend pas service à l’oeuvre d’Elsa Triolet, et qui, indépendamment du livre, n’a rien pour lui, si ce n’est mettre en avant les pieds de Léa Seydoux…

Aragon – « Le Paysan de Paris » (1926)

Aragon, le poète des choses. C’est bien la force de la parole poétique d’Aragon qui est révélée dans Le paysan de Paris. Il nous transporte dans le paysage parisien, des passages pleins de boutiques et de filles de joies aux Buttes-Chaumont, en passant par des bars et des extraits de journaux. Non, il n’y a pas d’intrigue, encore moins d’histoire; il n’y a que le regard du poète et les choses, le réel, et la plume du poète pour faire la liaison.

Je n’ai pas pu m’empêcher de penser à ce poème de Rilke, Ich fürchte mich so vor des Menschen Wort (Je me méfie tant des mots des hommes). Dans ce poème, Rilke dénonce le désenchantement du monde par les mots, car ces derniers nous font croire que nous possédons le réel, que nous le maîtrisons, ils rendent les choses banales alors que rien n’est banales, ils brisent le chant des choses et la force questionnante des choses. Ainsi:

 

« Aucune montagne n’est plus merveilleuse pour eux;

Leur jardin et leur bien sont proches de Dieu

[…]

J’aime tant entendre chanter les choses.

Vous les touchez; elles sont rigides et muettes.

Vous me tuez toutes les choses »

 

Et c’est vrai; après tout, un chien est un être étonnante, mais parce qu’on le nomme chien, il n’a plus rien d’extraordinaire pour nous. Le rôle du poète n’est-il pas alors de réintroduire le merveilleux dans le réel ? C’est ce que je pense, et c’est ce que fait Aragon dans Le paysan de Paris. Voici le passage qu’illustre le mieux à mon avis cette réintroduction de l’extraordinaire dans l’ordinaire :

 

« Bizarre attrait de ces dispositions arbitraires: voilà quelqu’un qui traverse la rue, et l’espace autour de lui est solide, et il y a un piano sur le trottoir, et des voitures assises sous les cochers [j’aime particulièrement cette expression]. Inégalité des tailles des passants, inégalités d’humeur de la matière, tout change suivant des lois de divergence, et je m’étonne grandement de l’imagination de Dieu ».

 

D’ailleurs, vers le fin de l’ouvrage, Aragon écrit explicitement que les Hommes ont perdu de vue le merveilleux des choses. Enfin, il parle plus précisément du fait que nous ne voyons plus aujourd’hui la force des symboles; en fait, nous ne les voyons plus les symboles du tout. Là encore, je pense à Baudelaire qui disait que « La nature est une forêt de symboles » là où Galilée écrivait « La nature est un grand livre écrit en langage mathématique », et aujourd’hui nous vivons selon la phrase de Galilée, non plus selon celle de Baudelaire. Mais je m’égards, et voici donc les phrases d’Aragon qui résument si bien la rationalisation du monde, la perte du magique par les mots.

« Les hommes vivent les yeux fermés au milieu des précipices magiques. Ils manient innocemment des symboles noirs, leurs lèvres ignorantes répètent sans le savoir des incantations terribles, des formules pareils à des revolvers ».

Le poète est capable de voir ces revolvers, et c’est pourquoi il cherche à utiliser les mots autrement pour dire le réel autrement. En fait, il y a une musicalité qui est redonnée aux choses. Sans doute cet ouvrage est-il comme un grand orchestre. Il y a ce passage très rythmé qui me revient pour illustrer la musicalité:

« La femme est dans le feu, dans le fort, dans le faible, la femme est dans le fond des flots, dans la fuite des feuilles, dans la feinte solaire où comme un voyageur sans guide et sans cheval j’égare ma fatigue en une féerie sans fin ».

Magnifique, n’est-ce pas? On sent la fibre surréaliste dans sa plume. Et en effet, l’oeuvre est amplement marqué par le lien qu’a entretenu Aragon avec le surréalisme (il est d’ailleurs question d’André Breton, qui l’accompagne aux Buttes Chaumont). Je crois avoir senti une critique du surréalisme qui perd de vue le sens; Aragon tente de montrer qu’on peut être dans le rêve sans perdre le sens et sans perdre son lecteur, et ce, en restant accroché au concret, c’est-à-dire, je pense, au réel dans ce qu’il a d’extraordinaire. D’ailleurs, les toutes dernières pages prennent la forme d’une sorte de manifeste pour la poésie (car il s’agit de poésie, comme toujours!):

 

« C’est à la poésie que tend l’homme.

Il n’y a de connaissance que du particulier

Il n’y a de poésie que du concret.

La folie est la prédominance de l’abstrait et du général sur le concret et la poésie »

 

A cela s’ajoute d’ailleurs une défense du surréalisme dans sa capacité à évoquer des images, et donc à déformer le réel pour le rendre plus vrai peut-être (et paradoxalement). J’en parle parce que les lignes qui le défendent explicitement sont particulièrement fortes par rapport à notre actualité :

« Le vice appelé Surréalisme est l’emploi déréglé et passionnel du stupéfiant image, ou plutôt de la provocation sans contrôle de l’image pour elle-même et pour ce qu’elle entraîne dans le domaine de la représentation de perturbations imprévisibles et de métamorphoses: car chaque image à chaque coup vous force à réviser tout l’Univers. […] Bientôt, demain, l’obscur désir de sécurité qui unit entre eux les hommes leur dictera des lois sauvages, prohibitrices. Les propagateurs de surréalismes seront roués et pendus, les buveurs d’images seront enfermés dans des chambres de miroirs. Alors les surréalistes persécutés trafiqueront à l’abri des cafés chantants leurs contagions d’images. […] Le droit des individus à disposer d’eux-mêmes une fois de plus sera restreint et contesté. Le danger public sera invoqué, l’intérêt général, la conversation de l’humanité toute entière. […] ».

Donc il ne s’agit pas seulement de chanter les choses, mais de défendre l’acte poétique en lui-même, car il est sans cesse menacé par la société qui se sent menacée par la fertilité créatrice du poète et des choses. Plus qu’une aventure musicale et poétique dans les rues de Paris, Le paysan de Paris apparait donc comme un acte de résistance, un cri coloré qui appelle le lecteur à changer son regard sur le monde et à affirmer sa béatitude face au réel.

Aragon – « Le Roman Inachevé » (1956)

Le Roman inachevé d’Aragon est un recueil de poèmes, considéré comme une autobiographie. En effet, le poète revient sur sa jeunesse, ses illusions et ses idéologies d’alors, sur la guerre, les années surréalistes et les années trente, mais aussi sur la place qu’occupent les femmes dans sa vie, et tout particulièrement sur Elsa. C’est donc un ouvrage qui est marqué par une temporalité précise et par le thème du temps qui passe. Chaque poème s’énonce depuis le temps d’écriture et pose un regard critique sur le passé, ce qui donne au recueil un ton de désespoir, de regret.

 On constate ainsi que le recueil s’ouvre sur le poème « Sur le Pont Neuf j’ai rencontré », où le poète raconte sa rencontre avec « [Son] double ignorant et crédule » : il fait face au fantôme de sa jeunesse, et peut donc le contempler comme il peut contempler sa vie du haut de ses cinquante-neuf ans. On entend alors un écho avec un poème de la deuxième partie :

 

« Je ne récrirai pas ma vie Elle est devant moi sur la table

Elle est comme un chœur de chair arraché pantelant lamentable »

 

Il y a ici la lucidité du poète devant sa propre vie, qu’il ne peut plus qu’objectiver, c’est-à-dire faire d’elle un ob-jet à mettre devant soi et à observer. En d’autres termes, le lecteur est face à une rétrospection – il y a sans doute trop de fatalité dans les mots du poète pour pouvoir parler d’une introspection – poétique.

Le recueil balance entre désillusions du poète et moment de répit offert par l’amour. J’ai personnellement ressenti plus de noirceur que de lumière à la lecture des poèmes, sensation que le poète jette à terre le passé, les Hommes et toute la vie avec, comme si rien n’en valait la peine :

 

« Je vous dis que nous sommes morts dans nos vêtements de soldats

Le monde comme une voiture a versé coulé comme un navire

Versailles Entre vous partagez vos apparences d’empires

Compagnons infernaux nous savons à la fois souffrir et rire

Il n’y a jamais eu ni la paix ni le Mouvement Dada »

 

Ces quelques vers suffisent à mon avis à donner le ton du recueil : la vie des Hommes s’est finie dans la guerre, il n’y a jamais rien eu après. Ayant lu La Fin de Chéri de Colette (1926) juste après Le Roman inachevé, je n’ai pas pu m’empêcher de comparer ces vers à Chéri, qui n’existe plus en quelque sorte après la guerre : « Léa, la guerre… Je croyais que je ne songeais pas plus à l’une qu’à l’autre, c’est l’une et l’autre pourtant qui m’ont poussé hors de ce temps-ci », pense-t-il. La seule différence, c’est que Léa, sa maîtresse, fait partie du monde d’avant-guerre, là où Aragon a Elsa dans sa vie présente. Ainsi, l’amour permet à la lumière de se frayer un passage dans le recueil. En effet, l’ouvrage se clôt par la figure d’Elsa, véritable salvatrice pour le poète, car elle l’extirpe de ce bourbier, le passé. Ce n’est pas un hasard si les deux derniers poèmes s’intitulent « Prose du bonheur et d’Elsa ». On se souvient de cette strophe :

 

« Le monde auprès de toi recommence une enfance

Déchirant les lambeaux d’un songe mal éteint

Et je sors du sommeil et je sors de l’absence

Sans avoir jamais su trouver accoutumance

A rouvrir près de toi mes yeux tous les matins

A revenir vers toi de mes déserts lointains »

 

Il y a une renaissance du poète tel un phénix, c’est « Le feu sous la cendre » comme il l’écrit plus loin, où Elsa redonne sens à la vie et redonne la jeunesse au temps présent, parce qu’elle est la vie du poète :

 

« Où tu vas je te suis La vie est ton sillage

Je te tiens contre moi Tout le reste est mirage »

 

Mais il a fallu traverser tout le recueil et toute la vie pour arriver à Elsa, à la lumière, et malgré tout, je n’ai pas réussi à oublier le goût de cendre que les poèmes précédents m’ont laissée : « Il y a quelque chose de pourri dans la vie humaine ». Si bien que j’ai eu du mal à comprendre comme le poète a-t-il pu trouver la force d’écrire cette strophe :

 

« Au plus noir du malheur j’entends le coq chanter

Je porte la victoire au cœur de mon désastre

Auriez-vous crevé les yeux de tous les astres

Je porte le soleil dans mon obscurité »

 

Il est difficile de comprendre ce passage parfois brutal entre des poèmes pleins de désillusions, de mépris et de désespoir et des strophes lumineuses. Le poète s’est-il élevé au-dessus du néant de la vie au bout du compte ? Elsa a-t-elle été cette seule main de Dieu pour l’élever, ou bien n’est-ce là que l’œuvre de l’ambiguïté de l’âme du poète ? J’ai le sentiment que le recueil fait cohabiter deux écritures et deux visions du monde différentes : il y a d’un côté les poèmes qui sont pure rétrospection, description d’un monde passé qui n’a pu que sombrer du fait de l’inhumanité des Hommes et du Temps qui ne fait que passer, invisible des individus ; de l’autre, les poèmes centrés sur le cœur du poète qui abandonne la vie et le monde pour se tourner vers l’amour de sa vie, ce phénix.

J’en viens à supposer que le bonheur du poète naît à partir du moment où c’est l’amour qui arrête le temps et marque une rupture dans la vie de l’individu, et non plus lorsque c’est le monde autour (la guerre, l’absurdité des Hommes, la futilité des idéologies) qui crée la rupture. Le bonheur apparait aussi lorsque le poète quitte le « Je me souviens » qui est récurrent dans le recueil pour parvenir au « Je vis (pour ce soleil secret cette lumière) ». De fait, ce changement d’état déplace l’œil du poète : du monde, il revient à lui. Ainsi, les poèmes et leurs messages en sont sensiblement changés.

La première étape est donc celle de la désillusion, du regret – avec une pointe de nostalgie par moment, mais qui se noie très vite dans la désillusion qui emporte tout sur son passage – et aussi celle de la critique de l’inconscience des individus quant au temps qui passe : « Ils ne sauront que bien plus tard le prix passager de cette heure ». Le poète s’agrippe comme un désespéré à cette écriture consacrée à ce qui n’est plus :

 

« J’ai gaspillé je ne sais trop comment

La saison de ma force »

 

J’émettrais alors l’hypothèse qu’il s’y attache ainsi car il a le sentiment de n’avoir été qu’un « passant embourbé dans l’époque » comme il l’écrit lui-même. En fait, embourbé et noyé, comme en témoigne ces vers, sans doute parmi les plus poignants du recueil :

 

« J’ai buté sur le seuil atroce de la guerre

Et de la féerie il n’est resté plus rien »

 

Car il s’agit bien de cela, la guerre. On se rend compte, en lisant Le Roman inachevé, à quel point la période 14-18 est un trou noir où s’est perdue l’humanité. Ainsi, il y a un avant 1914 et un après 1918, et aucun retour en arrière n’est possible, et aucune avancée vers l’avant ne semble avoir du sens. Le temps et les Hommes ont buté sur la guerre et le poète illustre par les vers suivant l’ultime métamorphose qu’ont connu les Hommes lorsque la guerre éclate :

 

« Le temps vient des métamorphoses

J’ai quitté la beauté des choses »

 

Cette métamorphose n’est que la dernière métamorphose avant un long moment pour le poète, qui traverse un désert long comme l’exil – jusqu’à trouver son phénix, Elsa, qui permettra de renouveler le cycle des métamorphoses. Je pense alors au roman d’Aragon, Aurélien, où les personnages, après la Première Guerre mondiale, sont pris dans les rouages d’une roue qui ne peut plus tourner.

Reste alors l’écriture. Il ne faut pas s’y méprendre : l’écriture n’est pas une divinité salvatrice, le pouvoir des mots, aussi fort soit-il, ne fera fonctionner les rouages du temps. En d’autres termes, l’écriture n’est pas là pour introduire de la fiction ou une quelconque échappatoire à la réalité du poète et du monde. L’écriture exerce un magnétisme (« Ici commence l’enchantement du verbe et la malédiction du poète »), et peut-être – du moins c’est ce que j’ai ressenti – les mots deviennent une seconde Elsa. Je ne dis pas que ce magnétisme est une chose entièrement positive, car il y a dépendance du poète aux mots : on peut se demander si c’est le poète qui utilise les mots, ou si ce sont les mots qui utilisent le poète. En fait, ce n’est plus le poète qui jette sa vie devant lui comme un ob-jet pour l’observer, mais ce sont les mots qui jettent le poète devant sa propre image : le poète est objet : « Les mots m’ont pris par la main », écrit Aragon.

Mais l’écriture reste pour le poète le seul moyen d’objectiver sa vie, son époque, et de renaître de ses cendres. C’est même un nécessité pour la poète, car voici ce qui menace celui qui n’a pas su se libérer du poids de la vie : « Le poids de ce que tu n’as pas su dire écrase ta raison ». Il y a donc la dureté du verbe, car nul ne saurait renaître de ses cendres sans faire l’épreuve du feu (pensons aux Tragiques d’Agrippa d’Aubigné, où les martyrs doivent brûler sur les bûchers pour rejoindre Dieu…). C’est ainsi que j’ai compris la strophe suivante comme la manifestation d’un besoin de se catharsiser de l’horreur par la dureté du verbe :

 

« Je traîne après moi trop d’échecs et de mécomptes

J’ai la méchanceté d’un homme qui se noie

Toute l’amertume de la mer qui remonte

Il me faut me prouver toujours je ne sais quoi

Et tant pis qui j’écrase et tant pis qui je broie

Il me faut prendre ma revanche sur la honte »

 

Et ce qui rend cette interprétation d’autant plus intéressante, c’est qu’après avoir craché tous les torrents du monde dans ce recueil, voilà qu’arrive ce poème :

 

« J’ai déchiré mon livre et ma mémoire

Il y avait dedans trop d’heures noires »

 

On y est : le poète, grâce aux mots, a extirpé de lui la noirceur du passé, en a fait une boule de verbe, et il la détruit, comme s’il détruisait sa propre noirceur. Là est la renaissance du phénix. Ne manque plus qu’Elsa et la renaissance s’achèvera. Pour cela, il a fallu passer par la souffrance (je me rappelle de ces deux vers qui m’ont frappée dans l’image qu’ils véhiculaient : « A travers ce pays où pour eux les maisons n’ont pas de portes / Ce pays qui n’a que des bornes kilométriques pour eux »), et c’est ce qu’on perçoit dans le vers brisé. En effet, je parle d’un vers brisé parce chaque poème a sa forme propre, et il en devient indéfinissable (ce n’est pas un domaine que je maîtrise, je l’avoue). Strophes plus ou moins longues, irrégularité ou régularité des strophes, tirades… ne reste que la rime et une certaine régularité de la forme. Aucune ponctuation n’a survécu à la main dévastatrice d’Aragon. Mais le vers brisé, c’est surtout celui du poème en prose « Ah le vers entre mes mains » :

 

« Ah le vers entre mes mains […] / se brise et l’orage de la prose sillonnée de grêle et d’éclairs / s’abat toute mesure perdue sur le poème lâché comme un chien débridé qui court à droite et à gauche flairant tournant cherchant la rime »

 

Je crois qu’il s’agit là de mon poème préféré. Trois pages et demi de prose, phrases sans queue ni tête, c’est un fil que l’on étire et qui jamais ne se brise. Un peu comme un cerf-volant dont on aurait perdu le contrôle, et qui ne repose plus qu’entre les mains du vent. Cette prose n’est pas là par hasard : c’est une prose provoquée par la guerre, perçue comme un « déferlement ». Si la réalité est un déferlement, alors l’écriture le sera aussi. Dans Le Roman inachevé, le langage coïncide avec la réalité ; mieux, il la fait objet, nous la jette aux pieds et nous interroge :

« Est-ce que nous ne sommes pas tous les enfants de ce monstre qu’on croit mort à chaque fois qu’il n’est qu’endormi n’avons-nous pas au front de notre tête au fond de notre chair à notre nuque prête à ployer à nouveau la marque du monstre dont nous sommes sortis la guerre »

Pour conclure, je dirais que ce texte rend compte d’un rouage grippé par l’inhumanité, mais que la lecture des poèmes même les plus sombres de l’ouvrage est un coup de massue qui fait éclater tout le mécanisme de la machine et c’est ainsi qu’on rejoint, enfin, le temps des métamorphoses. Mais au bout du compte, je dois avouer mon échec : je ne sais pas quelle lecture faire du Roman inachevé. Soit je me dis que, tout comme il n’y a d’obscurité que parce qu’il y a de la lumière, le recueil est à lire comme un négatif : c’est parce que le poète désespère sur le temps écoulé que le poème devient un hymne au temps présent, etc. Mais il suffit de relire certains poèmes pour se dire qu’ils n’ont pas d’autre but que de nous dire à quel point il y a quelque chose de « pourri » dans la vie. Alors, il semble que la noirceur habite le monde, et que le chemin ne mène qu’à l’échec universel ; mais la véritable vie est présente à notre échelle personnelle. Nul besoin de se remplir le cerveau d’une mémoire qui nous rendrait aigri, mieux vaut se remplir le cœur d’amour et de mots dans l’instant présent. Il faut brûler l’écorce pour arriver au cœur (chakra renfermant la joie…), tout comme il faut écrire tout un recueil pour arriver à la dernière strophe :

 

« Egrenez le fruit de la grenade mûre

Egrenez ce cœur à la fin calmé

De toutes ses plaintes

Il n’en restera qu’un nom sur le mur

Et sous le portrait de la bien-aimée

Mes paroles peintes »