Annie Ernaux – « Les Années » (2008)

            « […] en retrouvant la mémoire de la mémoire collective dans une mémoire individuelle, rendre la dimension vécue de l’Histoire ». Voilà le projet d’Annie Ernaux dans cette œuvre. On ne peut pas dire de cette œuvre qu’elle est un roman, un récit, un poème, une biographie ni même une autobiographie ; c’est bien plutôt une succession d’instantanées. « Pour moi, la révélation a été de découvrir qu’on pouvait raconter la vie […] sans passer par la trame narrative classique, avec un début, un milieu et une fin, mais en créant des moments incandescents, vivants, nécessaires », écrit Kantor. Malgré le fil des années, nous sommes bien dans des « moments incandescents », en témoigne le blanc de la page qui sépare entre eux les paragraphes. De l’après-guerre à 2006, le monde défile sous les yeux d’une génération : celle qui arrive tout juste après la Deuxième Guerre mondiale.

Tout commence avec une « photo sépia, ovale », datée de 1941 ; ces instantanés – où nous reconnaissons l’auteure – rythment toute l’œuvre. A partir d’une photographie (la mémoire individuelle), toute une époque est évoquée (la mémoire collective) : une image engendre d’autres images qui renvoient à cette « dimension vécue de l’Histoire ». Se succèdent alors le « elle » de la mémoire individuelle perçue dans les photographies, et le « on » de la mémoire collective, celle de toute une génération.

A la fin de l’œuvre, j’en viens à me dire que ce livre n’est pas le témoignage d’un demi-siècle, mais un échantillon d’humanité : il ne s’agit pas de garder le souvenir d’une époque dans un lieu donné (les années 1950, 1960, 1970, 1980, 1990 et le passage au nouveau siècle en France), mais de rendre compte de l’évolution de l’Histoire et de la façon dont nous sommes pris dans cette dynamique. Dynamique qui, à cette heure, semble bien plus circulaire que linéaire. En effet, le sentiment d’étrangeté face à « jadis » ou bien même le sentiment que nous avons bien progressé « depuis » (droit à l’avortement, pilule, libération des mœurs, société de consommation, etc.) n’est pas prépondérant par rapport à un autre sentiment – celui que l’Histoire se rejoue et se répète : « rien ne changera donc jamais » n’est pas seulement ce que nous nous disons aujourd’hui, c’est une des vérités inscrites dans la dynamique de l’Histoire. Les années 1950 et 1960 nous semblent loin, étrangères, malgré des points de ressemblances ; mais à mesure que l’œuvre se rapproche du 21ème siècle, on commence à ressentir de la familiarité : la méfiance vis-à-vis des Arabes, des « immigrés [pas] comme les autres » ; la droite au pouvoir ; les attentats ; le dogme de la sécurité ; l’instrumentalisation du corps de la femme ; la relative indifférence vis-à-vis des guerres qui se déroulent au-delà des frontières françaises ; etc. Soudain, les années 1990 puis 2000 : les instantanés de l’Histoire présents dans l’œuvre viennent heurter ma propre mémoire individuelle – Chirac, la tempête de 99, le 11 septembre 2011, Le Pen, Sarkozy… Mais, avec du recul, je me rends compte que le « on » n’a pas connu de changement radical : mai 68 passe en quelques lignes, on oublie tout, très vite. Pourtant, devant nos manuels d’histoire, on a appris à lire l’Histoire comme une suite d’évènements marquants, on croit que ces évènements ont changé la vie des gens, qu’il y a « un avant » et « un après » ; et là… tout semble lissé. Il n’y a, tout au plus, qu’un sentiment d’étrangeté face à la multiplication des biens de consommation et face à la technologie. On se rend compte que les choses ont changé – à table, on ne parle plus de la guerre, mais d’ordinateurs : le récit a disparu de nos conversations. Mais nous n’avons pas saisi les points précis du temps, comme Chéri, où les choses ont évolué. Parce qu’au final, il n’y a pas eu de révolution. Ce qui marque, au contraire, ce sont les choses : l’entrée dans le consumérisme et le culte de l’objet produit à l’infini est devenu le centre de notre vie, parfois même le sens de l’Histoire. Angoisse. Ce qui s’annonçait être la lecture d’une autobiographie originale m’a, en fait, totalement retourné le cerveau.

La lecture de cette œuvre nous met face à nos propres angoisses, à notre propre vécu, à notre propre histoire individuelle face à l’histoire collective. Je ne sais pas si ce ressenti est objectif, possiblement partageable par tous les lecteurs, ou si ce sont mes propres opinions qui s’expriment, qui en ont pris un coup au moral. A l’heure actuelle, le monde de la finance et de l’entreprise séduit ou ne choque plus : « L’entreprise était la loi naturelle, la modernité, l’intelligence, elle sauverait le monde ». Je m’étouffe à comprendre combien le capitalisme sait se regénérer dans les mentalités au fil des générations. Nous manifesterons ! pensais-je ; et là : « [Les manifestants] étaient pragmatiques. Ils ne voulaient pas changer la société, seulement qu’il ne leur soit pas mis des bâtons dans les roues pour s’y faire une bonne place ». Je m’étouffe à nouveau : voilà pourquoi la France n’est pas capable de se repenser et préfère tomber dans les bras du culte de l’entreprise. Je comprends qu’un nouveau mai 68 ne suffira pas. Puis, cette phrase : « […] l’on avait l’impression mélancolique de ne pouvoir rien changer de ce qui nous emportait ». Ça y est, je suis déprimée ; après tout, c’est vrai, « Les gens se fatiguaient du jour au lendemain. L’effusion alternait avec l’atonie, la protestation avec le consentement. Le mot « lutte » était démonétisé, comme un relent du marxisme désormais ridiculisé ». Et puis nous arrivons au 21ème siècle : « On regardait la droite reprendre toutes les places. Les mêmes discours qui demandaient de s’adapter au marché, à la mondialisation, les mêmes injonctions de travailler plus et plus longtemps refleurissaient dans la bouche d’un Premier ministre […] ». Et puis, le coup de grâce : « Il était normal que les produits arrivent du monde entier, circulent librement, et que les hommes soient refoulés aux frontières », qui s’achève sur l’élection de Sarkozy : « Il y avait de nouveau une envie de servitude et d’obéissance à un chef ». Je n’arrive presque plus à me concentrer sur les dernières phrases, je ne sais pas si je suis en colère, mélancolique, déprimée, angoissée ; Annie Ernaux m’a bouleversée en me parlant d’une époque où je n’avais même pas encore le baccalauréat grâce à la force d’une écriture neutre qui parle aussi bien qu’un poème. Je ne suis pas bouleversé par empathie, cette empathie qui pourrait me faire dire : pauvre siècle. C’est bien pire : je suis bouleversée parce que tout ce livre correspond à l’époque qui est en train de se dérouler ici et maintenant, et si je devais écrire une œuvre semblable à celle-ci, depuis ma propre génération et depuis les années 1990, mes phrases ne seraient pas bien différentes de celles d’Annie Ernaux. C’est comme si ce « on » excédait le déroulement des années : il est toujours le même, ses problématiques sont toujours les mêmes, il fait toujours les mêmes progrès mais aussi les mêmes erreurs, ce n’est qu’un corps qui avance et qui recule, et c’est pourquoi Annie Ernaux a bel et bien réussi à rendre « la dimension vécue de l’Histoire », l’Histoire avec un(e) grand(e) H.

Malgré le malaise, la nausée parfois, que j’ai pu ressentir à la lecture des Années, je pense que sa lecture est primordiale, bénéfique, à tout moment. Elle offre, paradoxalement, une sortie de l’Histoire en nous y plongeant. L’identification aux périodes passées est une objectivation du présent. Il y a, somme toute, quelque chose de brechtien. C’est contradictoire avec le terme d’identification que j’ai utilisé à l’instant, mais en vérité, je crois que cette identification qui nous tombe dessus est un tel choc, qu’elle produit une distanciation. Cet effet est en partie créé par cette écriture neutre, qui est d’autant plus engagée qu’elle ne s’engage pas explicitement : jamais l’auteure ne dit « c’est bien » ou « c’est mal », elle se contente d’étaler le « on » sous nos yeux (« On sentait que », « On s’attendait à », « On ne connaissait pas » …). Mon avis : après ce livre, aussi bien le citoyen que le consommateur que nous sommes réagençons le monde pour mieux le comprendre. En somme, Les années nous invite à écrire la suite. A nous de définir la suite que nous voulons écrire, à nous de nous emparer de ce « on » pour en faire un « nous » depuis l’assemblage d’une multitude de « il » et de « elle » … en espérant que nous ne serons pas « rouge de honte » après l’avoir écrite, comme l’Histoire chez Victor Hugo (« Et que, pour témoigner, [ces assassinés] sortaient de leur fosse./Voilà ce qu’on a vu ! l’histoire le raconte,/Et lorsqu’elle a fini pleure, rouge de honte », Les Châtiments).

Pour synthétiser un avis rédigé à chaud, dans le tourbillon des idées et le flou des émotions : cette œuvre est si génialement sans nostalgie et sans émotions (même si des phrases peuvent nous frapper, comme l’ultime phrase : « Sauver quelque chose du temps où l’on ne sera plus jamais ») qu’elle me donne envie de crier et de tout bouleverser. Peut-être que j’ai vu plus de choses dans cette œuvre qu’il ne le faudrait ; peut-être que je suis passée à côté de l’œuvre (ceci dit, notez que je n’ai pas parlé ici de tout ce qui a frappé  mon attention, car d’autres critiques le font déjà très bien) ; mais c’est là ce que l’œuvre m’a fait véritablement ressentir, c’est le point sensible qu’elle a touché, l’angoisse de la jeunesse face à l’avenir devant l’intelligence d’une femme face à son passé.

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