Aragon – « Le Roman Inachevé » (1956)

Le Roman inachevé d’Aragon est un recueil de poèmes, considéré comme une autobiographie. En effet, le poète revient sur sa jeunesse, ses illusions et ses idéologies d’alors, sur la guerre, les années surréalistes et les années trente, mais aussi sur la place qu’occupent les femmes dans sa vie, et tout particulièrement sur Elsa. C’est donc un ouvrage qui est marqué par une temporalité précise et par le thème du temps qui passe. Chaque poème s’énonce depuis le temps d’écriture et pose un regard critique sur le passé, ce qui donne au recueil un ton de désespoir, de regret.

 On constate ainsi que le recueil s’ouvre sur le poème « Sur le Pont Neuf j’ai rencontré », où le poète raconte sa rencontre avec « [Son] double ignorant et crédule » : il fait face au fantôme de sa jeunesse, et peut donc le contempler comme il peut contempler sa vie du haut de ses cinquante-neuf ans. On entend alors un écho avec un poème de la deuxième partie :

 

« Je ne récrirai pas ma vie Elle est devant moi sur la table

Elle est comme un chœur de chair arraché pantelant lamentable »

 

Il y a ici la lucidité du poète devant sa propre vie, qu’il ne peut plus qu’objectiver, c’est-à-dire faire d’elle un ob-jet à mettre devant soi et à observer. En d’autres termes, le lecteur est face à une rétrospection – il y a sans doute trop de fatalité dans les mots du poète pour pouvoir parler d’une introspection – poétique.

Le recueil balance entre désillusions du poète et moment de répit offert par l’amour. J’ai personnellement ressenti plus de noirceur que de lumière à la lecture des poèmes, sensation que le poète jette à terre le passé, les Hommes et toute la vie avec, comme si rien n’en valait la peine :

 

« Je vous dis que nous sommes morts dans nos vêtements de soldats

Le monde comme une voiture a versé coulé comme un navire

Versailles Entre vous partagez vos apparences d’empires

Compagnons infernaux nous savons à la fois souffrir et rire

Il n’y a jamais eu ni la paix ni le Mouvement Dada »

 

Ces quelques vers suffisent à mon avis à donner le ton du recueil : la vie des Hommes s’est finie dans la guerre, il n’y a jamais rien eu après. Ayant lu La Fin de Chéri de Colette (1926) juste après Le Roman inachevé, je n’ai pas pu m’empêcher de comparer ces vers à Chéri, qui n’existe plus en quelque sorte après la guerre : « Léa, la guerre… Je croyais que je ne songeais pas plus à l’une qu’à l’autre, c’est l’une et l’autre pourtant qui m’ont poussé hors de ce temps-ci », pense-t-il. La seule différence, c’est que Léa, sa maîtresse, fait partie du monde d’avant-guerre, là où Aragon a Elsa dans sa vie présente. Ainsi, l’amour permet à la lumière de se frayer un passage dans le recueil. En effet, l’ouvrage se clôt par la figure d’Elsa, véritable salvatrice pour le poète, car elle l’extirpe de ce bourbier, le passé. Ce n’est pas un hasard si les deux derniers poèmes s’intitulent « Prose du bonheur et d’Elsa ». On se souvient de cette strophe :

 

« Le monde auprès de toi recommence une enfance

Déchirant les lambeaux d’un songe mal éteint

Et je sors du sommeil et je sors de l’absence

Sans avoir jamais su trouver accoutumance

A rouvrir près de toi mes yeux tous les matins

A revenir vers toi de mes déserts lointains »

 

Il y a une renaissance du poète tel un phénix, c’est « Le feu sous la cendre » comme il l’écrit plus loin, où Elsa redonne sens à la vie et redonne la jeunesse au temps présent, parce qu’elle est la vie du poète :

 

« Où tu vas je te suis La vie est ton sillage

Je te tiens contre moi Tout le reste est mirage »

 

Mais il a fallu traverser tout le recueil et toute la vie pour arriver à Elsa, à la lumière, et malgré tout, je n’ai pas réussi à oublier le goût de cendre que les poèmes précédents m’ont laissée : « Il y a quelque chose de pourri dans la vie humaine ». Si bien que j’ai eu du mal à comprendre comme le poète a-t-il pu trouver la force d’écrire cette strophe :

 

« Au plus noir du malheur j’entends le coq chanter

Je porte la victoire au cœur de mon désastre

Auriez-vous crevé les yeux de tous les astres

Je porte le soleil dans mon obscurité »

 

Il est difficile de comprendre ce passage parfois brutal entre des poèmes pleins de désillusions, de mépris et de désespoir et des strophes lumineuses. Le poète s’est-il élevé au-dessus du néant de la vie au bout du compte ? Elsa a-t-elle été cette seule main de Dieu pour l’élever, ou bien n’est-ce là que l’œuvre de l’ambiguïté de l’âme du poète ? J’ai le sentiment que le recueil fait cohabiter deux écritures et deux visions du monde différentes : il y a d’un côté les poèmes qui sont pure rétrospection, description d’un monde passé qui n’a pu que sombrer du fait de l’inhumanité des Hommes et du Temps qui ne fait que passer, invisible des individus ; de l’autre, les poèmes centrés sur le cœur du poète qui abandonne la vie et le monde pour se tourner vers l’amour de sa vie, ce phénix.

J’en viens à supposer que le bonheur du poète naît à partir du moment où c’est l’amour qui arrête le temps et marque une rupture dans la vie de l’individu, et non plus lorsque c’est le monde autour (la guerre, l’absurdité des Hommes, la futilité des idéologies) qui crée la rupture. Le bonheur apparait aussi lorsque le poète quitte le « Je me souviens » qui est récurrent dans le recueil pour parvenir au « Je vis (pour ce soleil secret cette lumière) ». De fait, ce changement d’état déplace l’œil du poète : du monde, il revient à lui. Ainsi, les poèmes et leurs messages en sont sensiblement changés.

La première étape est donc celle de la désillusion, du regret – avec une pointe de nostalgie par moment, mais qui se noie très vite dans la désillusion qui emporte tout sur son passage – et aussi celle de la critique de l’inconscience des individus quant au temps qui passe : « Ils ne sauront que bien plus tard le prix passager de cette heure ». Le poète s’agrippe comme un désespéré à cette écriture consacrée à ce qui n’est plus :

 

« J’ai gaspillé je ne sais trop comment

La saison de ma force »

 

J’émettrais alors l’hypothèse qu’il s’y attache ainsi car il a le sentiment de n’avoir été qu’un « passant embourbé dans l’époque » comme il l’écrit lui-même. En fait, embourbé et noyé, comme en témoigne ces vers, sans doute parmi les plus poignants du recueil :

 

« J’ai buté sur le seuil atroce de la guerre

Et de la féerie il n’est resté plus rien »

 

Car il s’agit bien de cela, la guerre. On se rend compte, en lisant Le Roman inachevé, à quel point la période 14-18 est un trou noir où s’est perdue l’humanité. Ainsi, il y a un avant 1914 et un après 1918, et aucun retour en arrière n’est possible, et aucune avancée vers l’avant ne semble avoir du sens. Le temps et les Hommes ont buté sur la guerre et le poète illustre par les vers suivant l’ultime métamorphose qu’ont connu les Hommes lorsque la guerre éclate :

 

« Le temps vient des métamorphoses

J’ai quitté la beauté des choses »

 

Cette métamorphose n’est que la dernière métamorphose avant un long moment pour le poète, qui traverse un désert long comme l’exil – jusqu’à trouver son phénix, Elsa, qui permettra de renouveler le cycle des métamorphoses. Je pense alors au roman d’Aragon, Aurélien, où les personnages, après la Première Guerre mondiale, sont pris dans les rouages d’une roue qui ne peut plus tourner.

Reste alors l’écriture. Il ne faut pas s’y méprendre : l’écriture n’est pas une divinité salvatrice, le pouvoir des mots, aussi fort soit-il, ne fera fonctionner les rouages du temps. En d’autres termes, l’écriture n’est pas là pour introduire de la fiction ou une quelconque échappatoire à la réalité du poète et du monde. L’écriture exerce un magnétisme (« Ici commence l’enchantement du verbe et la malédiction du poète »), et peut-être – du moins c’est ce que j’ai ressenti – les mots deviennent une seconde Elsa. Je ne dis pas que ce magnétisme est une chose entièrement positive, car il y a dépendance du poète aux mots : on peut se demander si c’est le poète qui utilise les mots, ou si ce sont les mots qui utilisent le poète. En fait, ce n’est plus le poète qui jette sa vie devant lui comme un ob-jet pour l’observer, mais ce sont les mots qui jettent le poète devant sa propre image : le poète est objet : « Les mots m’ont pris par la main », écrit Aragon.

Mais l’écriture reste pour le poète le seul moyen d’objectiver sa vie, son époque, et de renaître de ses cendres. C’est même un nécessité pour la poète, car voici ce qui menace celui qui n’a pas su se libérer du poids de la vie : « Le poids de ce que tu n’as pas su dire écrase ta raison ». Il y a donc la dureté du verbe, car nul ne saurait renaître de ses cendres sans faire l’épreuve du feu (pensons aux Tragiques d’Agrippa d’Aubigné, où les martyrs doivent brûler sur les bûchers pour rejoindre Dieu…). C’est ainsi que j’ai compris la strophe suivante comme la manifestation d’un besoin de se catharsiser de l’horreur par la dureté du verbe :

 

« Je traîne après moi trop d’échecs et de mécomptes

J’ai la méchanceté d’un homme qui se noie

Toute l’amertume de la mer qui remonte

Il me faut me prouver toujours je ne sais quoi

Et tant pis qui j’écrase et tant pis qui je broie

Il me faut prendre ma revanche sur la honte »

 

Et ce qui rend cette interprétation d’autant plus intéressante, c’est qu’après avoir craché tous les torrents du monde dans ce recueil, voilà qu’arrive ce poème :

 

« J’ai déchiré mon livre et ma mémoire

Il y avait dedans trop d’heures noires »

 

On y est : le poète, grâce aux mots, a extirpé de lui la noirceur du passé, en a fait une boule de verbe, et il la détruit, comme s’il détruisait sa propre noirceur. Là est la renaissance du phénix. Ne manque plus qu’Elsa et la renaissance s’achèvera. Pour cela, il a fallu passer par la souffrance (je me rappelle de ces deux vers qui m’ont frappée dans l’image qu’ils véhiculaient : « A travers ce pays où pour eux les maisons n’ont pas de portes / Ce pays qui n’a que des bornes kilométriques pour eux »), et c’est ce qu’on perçoit dans le vers brisé. En effet, je parle d’un vers brisé parce chaque poème a sa forme propre, et il en devient indéfinissable (ce n’est pas un domaine que je maîtrise, je l’avoue). Strophes plus ou moins longues, irrégularité ou régularité des strophes, tirades… ne reste que la rime et une certaine régularité de la forme. Aucune ponctuation n’a survécu à la main dévastatrice d’Aragon. Mais le vers brisé, c’est surtout celui du poème en prose « Ah le vers entre mes mains » :

 

« Ah le vers entre mes mains […] / se brise et l’orage de la prose sillonnée de grêle et d’éclairs / s’abat toute mesure perdue sur le poème lâché comme un chien débridé qui court à droite et à gauche flairant tournant cherchant la rime »

 

Je crois qu’il s’agit là de mon poème préféré. Trois pages et demi de prose, phrases sans queue ni tête, c’est un fil que l’on étire et qui jamais ne se brise. Un peu comme un cerf-volant dont on aurait perdu le contrôle, et qui ne repose plus qu’entre les mains du vent. Cette prose n’est pas là par hasard : c’est une prose provoquée par la guerre, perçue comme un « déferlement ». Si la réalité est un déferlement, alors l’écriture le sera aussi. Dans Le Roman inachevé, le langage coïncide avec la réalité ; mieux, il la fait objet, nous la jette aux pieds et nous interroge :

« Est-ce que nous ne sommes pas tous les enfants de ce monstre qu’on croit mort à chaque fois qu’il n’est qu’endormi n’avons-nous pas au front de notre tête au fond de notre chair à notre nuque prête à ployer à nouveau la marque du monstre dont nous sommes sortis la guerre »

Pour conclure, je dirais que ce texte rend compte d’un rouage grippé par l’inhumanité, mais que la lecture des poèmes même les plus sombres de l’ouvrage est un coup de massue qui fait éclater tout le mécanisme de la machine et c’est ainsi qu’on rejoint, enfin, le temps des métamorphoses. Mais au bout du compte, je dois avouer mon échec : je ne sais pas quelle lecture faire du Roman inachevé. Soit je me dis que, tout comme il n’y a d’obscurité que parce qu’il y a de la lumière, le recueil est à lire comme un négatif : c’est parce que le poète désespère sur le temps écoulé que le poème devient un hymne au temps présent, etc. Mais il suffit de relire certains poèmes pour se dire qu’ils n’ont pas d’autre but que de nous dire à quel point il y a quelque chose de « pourri » dans la vie. Alors, il semble que la noirceur habite le monde, et que le chemin ne mène qu’à l’échec universel ; mais la véritable vie est présente à notre échelle personnelle. Nul besoin de se remplir le cerveau d’une mémoire qui nous rendrait aigri, mieux vaut se remplir le cœur d’amour et de mots dans l’instant présent. Il faut brûler l’écorce pour arriver au cœur (chakra renfermant la joie…), tout comme il faut écrire tout un recueil pour arriver à la dernière strophe :

 

« Egrenez le fruit de la grenade mûre

Egrenez ce cœur à la fin calmé

De toutes ses plaintes

Il n’en restera qu’un nom sur le mur

Et sous le portrait de la bien-aimée

Mes paroles peintes »

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