Elsa Triolet – « Roses à crédit » (1959)

Tant que j’en suis à lire du Aragon (AurélienLe Paysan de ParisLe Roman inachevé), autant lire du Elsa Triolet: j’ai trouvé sur un marché Rose à Crédit que je me suis empressée d’acheter, bien évidemment.

Alors je l’ai lu en une journée et… je ne sais pas trop quoi en penser. Cela se lit très facilement et très rapidement, le style n’est pas marquant mais tout à fait appréciable au fil de la lecture.

C’est l’histoire de Martine, une jeune fille qui a tout pour elle, mais qui habite dans une vieille cabane au fond des bois avec sa mère, son père adoptif et ses nombreux frères et sœurs. Dégoûtée par ce milieu, elle décide d’aller vivre chez sa meilleure amie, Cécile, dont la mère, Mme Donzert, est un peu comme une mère adoptive pour elle.

Elle travaille alors dans le salon de coiffure familial, jusqu’à ce que Mme Donzert se marie et parte à Paris avec les deux filles. Là, Martine se fait employer le prestigieux Institut de Beauté. Martine semble réussir sa vie sous tous points de vue, d’autant qu’elle se marie avec Daniel, l’homme qu’elle a toujours aimé.

Mariée, Martine va habiter un petit appartement, mais seule car Daniel préfère rester à la campagne pour s’occuper du domaine familial, une roseraie renommée, afin de créer de nouvelles roses. Commence alors la décadence pour Martine, car, pendant que sa vie sociale et amoureuse s’effiloche, elle succombe à l’émergence de la société de consommation et au fameux « crédit » qui permet de tout acheter et de rembourser sur le long terme, alors même qu’elle n’en a pas les moyens…

J’ai été assez sceptique au début de ma lecture, car j’y voyais une sorte d’apologie de la femme parfaite, de la beauté, de l’intelligence. En vérité, c’est tout justifié par cette trame de l’oeuvre qui est celle du conte de fée qui tombe en miette. Martine a tout de la princesse (M. Georges, le mari de Mme Donzert la compare à la princesse au petit pois, et, par sa folie maniaque, c’est ce qu’elle est), elle a tout pour vivre un conte de fée, mais elle s’autodétruit d’une façon qui m’horripile assez, au point que je n’ai eu aucune compassion pour elle. C’est pour moi un personnage qui se situe entre Emma Bovary et Scarlett O’Hara, sauf qu’elle ne procure pas cet attachement que l’on peut avoir pour des personnages pourtant désagréables (comme Scarlett O’Hara ou Catherine Earnshaw).

C’est en effet un personnage totalement vide, qui ne sait pas aimer, une pure égoïste qui ne suscite pas la moindre compassion. Ce passage résume bien tout le personnage et sans doute tout le roman lui-même:

« Sur le papier glacé, lisse, net, les images, les femmes, les détails étaient sans défauts. Or, dans la vie réelle, Martine voyait surtout les défauts… Dans cette forêt, par exemple, elle voyait les feuilles trouées par la vermine, les champignons gluants, véreux, elle voyait les tas de terre du passage des taupes, le flanc mort d’un arbre déjà attaqué par le picvert… Elle voyait tout ce qui était malade, mort, pourri. La nature était sans vernis, elle n’était pas sur papier glacé, et Martine le lui reprochait ».

On voit bien ici que le personnage de Martine est rongée par son caractère manique: tout doit toujours être parfait, mais le revers de cette perfection, c’est que tout n’est que façade (comme son appartement). Le point intéressant dans cette description, c’est que Martine se faisait appeler Martine-perdue-dans-les-bois car, petite, elle avait disparu dans la forêt et tout le village était parti à sa recherche pour finalement la trouver endormie au pied d’un arbre, absolument pas paniquée. Une vraie petite princesse (on se souvient de Blanche-Neige qui chante avec les animaux de la forêt). Mais en vérité, elle n’est jamais sortie et ne sortira jamais de ces bois, des bois de la société de consommation, des bois du crédit.

Martine est une jeune femme qui ne lit pas, parce que « les histoires des autres [l’]embêtent, [elle a] déjà assez de mal avec la [sienne) » (ce qui est assez ironique car sa vie est un conte de fée, ce qui prouve qu’elle met l’idéal si haut qu’elle ne pourra jamais l’atteindre). Finalement, il lui manque sans doute cela: le romanesque. Si Emma Bovary succombe au rêve d’une vie romanesque, au moins a-t-elle un monde intérieur riche, bien qu’elle passe à côté de sa vie; Martine passe à côté de sa vie, et n’a rien pour elle: elle est vide. Cela me fait penser à ce passage que je trouve assez drôle: Daniel l’emmène dans un musée (car lui aime l’art), et lui demande ensuite ce qu’elle a aimé: « Rien, dit Martine, j’aime mieux la toile sans peinture dessus, propre… ». A l’image de ce qu’elle aime, j’ai le sentiment que Martine est une toile sans peinture, et c’est pourquoi je n’ai pas réussi à établir de lien avec elle.

En fait, je dirais que le lecteur se retrouve dans Daniel, car il essai de l’aimer, mais la personne de Martine est tellement hermétique, fermée, qu’on se heurte à un mur, et on finit par la délaisser sans peine. Daniel et Martine n’ont rien en commun: Daniel a pour passion la rose, et il cherche de toutes ses forces à créer une nouvelle rose (c’est-à-dire quelque chose d’après tout éphémère, de vivant), mais Martine ne comprend en rien cette passion et refuse de le soutenir dans cette entreprise (d’où le fait qu’ils vivent séparément), car pour elle, seuls les biens matériels qui font d’elle une petite bourgeoise exemplaire ont de la valeur. En somme, elle met toute sa vie dans des objets monstrueux là où Daniel comprend qu’il ne faut pas grand’chose pour vivre, et que la création et l’amour suffisent à l’Homme.

« […] lui, ne souhaitait qu’une chose: la voir heureuse. Et c’était incompréhensible qu’un bonheur qui dépend d’objets inanimés, que l’on peut simplement acheter, fût disputé à qui que ce soit… Daniel se sentait mesquin, pauvre de générosité. Et en même temps révolté de voir le bonheur à la merci d’un frigidaire. Qu’est-ce qu’il y pouvait, mais qu’est-ce qu’il y pouvait!
Que pouvait-il contre l’idéal électro-ménager de Martine? C’était une sauvage devant les babioles brillantes, apportée par les blancs. Elle adorait le confort moderne comme une païenne, et on lui avait donné le crédit, anneau magique des contes de fées que l’on frotte pour faire apparaitre le démon à votre service. Oui, mais le démon qui aurait dû servir Martine l’avait asservie. Crédit malin, enchantement des facilités qui comble les désirs, crédit tout puissant, petite semaine magicienne, providence et esclavage.
Daniel se sentait battu, bêtement battu par des objets. Sa Martine-perdue-dans-les-bois convoitait follement un cosy-corner ».

Pour conclure – et parce que je ne veux pas que tu aies le sentiment que je n’ai pas aimé ce livre, ce n’est qu’envers Martine que j’ai développer une certaine répulsion – je dirais que c’est un livre à lire, trop peu connu sûrement, ce qui est fort dommage car c’est un livre simple, accessible à tous, dont la thématique de la société de consommation permet d’expliquer une époque (les Trente Glorieuses) mais permet aussi de réfléchir sur notre propre époque qui ne  permet guère aux individus de faire mieux que Martine. Disons que le « fil » de l’intrigue est un peu gros (consommation à crédit qui entraîne la chute), moins subtil que chez Zola qui met lui aussi des thèmes propice à la déchéance en avant dans chacune de ses œuvres. Mais cela (je ne sais comment l’appeler, je n’appellerais pas cela un défaut) n’enlève rien au plaisir de la lecture. En outre, c’est un livre que l’on peut aisément utiliser dans une dissertation de lettres, de philo, d’histoire selon le sujet, et je pense que la simplicité de l’oeuvre est ici un avantage pour la démonstration. Par conséquent, je recommande!

J’ai regardé l’adaptation cinématographique du roman par Amos Gitaï (2009) avec Léa Seydoux et Grégoire Leprince-Ringuet. Je te le dis, passe ton chemin. Déjà, Martine devient Marjoline, le film commence avec le mariage de « Marjoline » et de Daniel, et ne finit pas avec la fin, donc réduction de l’intrigue à son minimum, sans parler de l’effacement quasiment total des autres personnages. Quant à la roseraie de Daniel, il n’en est presque pas question. Mille petites choses comme cela qui démontent l’intrigue du roman qui de base est déjà très simple et mince. Pseudo film contemplatif qui a essayé les longs plans sur Léa Seydoux, mais ça tourne en l’ennui total car on ne les comprends pas. Les acteurs sont médiocres (comme quoi, on peut être le fille de papa, ça ne fait pas de nous une artiste). Aucune émotion, on ne comprend pas l’enchaînement des événements. On voit bien « Marjoline » qui achète encore et encore, mais on a le sentiment de passer à côté car tout l’univers n’a pas été placé. Les pieds de Léa reviennent souvent, je ne sais pas pourquoi (sauf la chaussure usée, comme « Marjoline » qui s’use peu à peu). Bref, un film qui ne rend pas service à l’oeuvre d’Elsa Triolet, et qui, indépendamment du livre, n’a rien pour lui, si ce n’est mettre en avant les pieds de Léa Seydoux…

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